11 février 2026

Etre juif au travail – Michpatim

Etre juif au travail

En 1250, il y a plus de 750 ans, le Smag (Sefer Mitzvot Guedolot) écrivait déjà un message d’une force extraordinaire, destiné aux Juifs dispersés à travers l’exil. Il leur rappelait que, face à la longueur de cet exil, leur mission était claire : se détacher des illusions et des vanités du monde pour s’attacher à la vérité. Il insistait sur une exigence absolue : ne jamais mentir, ne jamais escroquer, ni un Juif ni un non-Juif, et sanctifier même ce qui est permis. Comme il est dit dans le prophète Tséfania : « Les survivants d’Israël ne commettront plus d’injustice et ne diront plus de mensonges ; on ne surprendra dans leur bouche aucun langage trompeur. »

Cette exigence n’est pas un idéal abstrait. Elle constitue le cœur même de notre mission sur terre.

Le Talmud (Shabbat 31a) révèle que la première question posée à l’homme lorsqu’il se présente devant le Tribunal Céleste à la fin de sa vie est la suivante : « As-tu fait du commerce avec honnêteté ? »

Cette question peut surprendre. Pourquoi ne nous demande-t-on pas d’abord si nous avons prié, étudié ou respecté le Shabbat ? La réponse est profonde : parce que la Torah ne se limite pas aux rituels visibles. Elle exige de nous une droiture permanente, en particulier dans notre relation aux autres.

Au fil des générations, beaucoup ont appris à vivre leur judaïsme à la synagogue ou à la maison, à travers la prière, les Tefilines, les bougies de Shabbat ou la cacherout. Mais une erreur subtile s’est installée : celle de penser que le judaïsme s’arrête à ces moments-là, et qu’en dehors de ces instants, dans le monde du travail ou des affaires, les règles seraient différentes. C’est une illusion dangereuse.

Les lois régissant les relations entre l’homme et son prochain — les lois de Ben Adam LaHavero — occupent des centaines de pages dans le Choulhan Aroukh et de nombreux traités du Talmud. Leur importance est immense. D’ailleurs, contrairement à d’autres fautes, celles commises envers autrui ne peuvent être réparées uniquement par le repentir et ce même pendant Kippour.

Il faut obligatoirement réparer le tort causé, restituer ce qui a été pris, et obtenir le pardon de la personne lésée.

Ces lois exigent une honnêteté absolue. Elles interdisent non seulement le vol évident, mais aussi toute forme de tromperie, même subtile. Elles s’appliquent envers tous les êtres humains, sans distinction.

Le monde du travail devient alors l’un des lieux les plus importants de l’expression de notre judaïsme.

Les employeurs ont l’obligation de payer leurs employés à temps, de les respecter, de présenter leurs produits avec transparence, et de fixer leurs prix honnêtement. Ils ne doivent jamais profiter de l’ignorance ou de la confiance d’un client. Ils doivent veiller à ce que chaque transaction soit juste et claire.

De leur côté, les employés doivent accomplir leur travail avec une loyauté totale. Chaque minute payée doit être consacrée au travail. Ils ne doivent pas utiliser les ressources de l’entreprise à des fins personnelles, ni mentir, ni négliger leurs responsabilités. Même dans des conditions difficiles, même avec un salaire faible, la Torah exige la même fidélité.

Car le véritable employeur de l’homme n’est pas seulement celui qui lui verse son salaire, mais également Hashem, qui observe chacun de ses actes.

Cette conscience transforme le travail en une mission spirituelle.

La Halakha va encore plus loin dans son exigence d’honnêteté. Elle interdit même de tromper quelqu’un par une simple apparence. Par exemple, il est interdit de vendre de la viande non casher à un non-Juif si tout laisse penser qu’elle est casher, même si cela n’a aucune conséquence pour lui. Cette interdiction relève du concept de Gnevat Daat, le « vol de l’esprit ». Le Rambam explique que cette forme de tromperie est particulièrement grave, car la victime ne découvrira jamais qu’elle a été trompée.

La Torah exige une transparence totale.

Certains pensent que cette exigence est incompatible avec la réalité du monde des affaires. Ils affirment que le succès appartient aux plus rusés, que la malhonnêteté est nécessaire pour réussir, et qu’il est impossible de prospérer sans compromis.

La Torah affirme exactement le contraire.

Elle nous enseigne, à travers l’exemple de Yaacov, que la véritable réussite repose sur l’honnêteté et la confiance en Hashem. Yaacov a travaillé pendant vingt ans chez Lavan, un homme connu pour sa malhonnêteté. Il a vécu entouré de tromperies, d’injustices et de manipulations. Pourtant, jamais il n’a cédé à la tentation de répondre par la malhonnêteté. Il a continué à travailler avec intégrité, sans jamais trahir la confiance placée en lui. Pendant vingt ans, son employeur n’a pu lui reprocher aucun manquement.

Yaacov savait que sa subsistance ne dépendait pas des stratagèmes humains, mais de Hashem. Il faisait ce qui était juste, et laissait le reste entre les mains de Dieu. Ce n’est qu’après cette période d’intégrité absolue qu’il a mérité d’être appelé Israël. Nous sommes ses descendants.

Notre mission est de porter cet héritage, de représenter la droiture et la vérité dans tous les domaines de notre vie, et en particulier dans le monde du travail.

Être Juif ne se limite pas à prier ou à respecter les rituels. Être Juif, c’est être un modèle d’honnêteté, de respect et de responsabilité à chaque instant. C’est faire du Kiddoush Hashem à travers notre comportement quotidien. C’est devenir une personne dont la présence inspire confiance, respect et admiration.

Le travail devient alors bien plus qu’un moyen de subsistance. Il devient un lieu d’élévation spirituelle, un témoignage vivant de nos valeurs.

En agissant avec droiture, en refusant toute forme de tromperie, en respectant chaque personne avec dignité, nous accomplissons notre véritable mission. Nous montrons que la réussite et l’honnêteté ne sont pas opposées, mais profondément liées.

Laissons Hashem subvenir à nos besoins, comme Il l’a toujours fait, et accomplissons notre rôle avec fidélité. Car c’est précisément dans notre comportement quotidien, souvent invisible, que se révèle la grandeur de notre peuple.

Rav Jeremie Berrebi