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As-tu espéré la délivrance ?

Cette période de deuil sur la destruction du Temple constitue également un temps où nous espérons que s’accomplisse enfin cette phrase de nos prières : « Montre-nous sa reconstruction et réjouis-nous par son rétablissement  »  (rituel  des fêtes,  n.d.t). Il est tout à fait approprié de rapporter à cette occasion les paroles suivantes extraites du Smak (un des Baalé Hatossefot, commentateur du Moyen-Age, n.d.t)       dans la première Mitsva de la Torah qu’il énumère : Savoir que c’est Lui qui a créé le Ciel et la Terre et qu’Il est le Seul à régner En-Haut et ici-bas et dans les  quatre points    cardinaux, comme il est écrit (Chémot 20, 2) : « Je suis Hachem ton D. » et aussi (Dévarim 4, 39) : « Tu sauras en ce jour que tu  intérioriseras dans ton cœur qu’Hachem est le D. dans les Cieux En-Haut et sur la Terre ici-bas et qu’il n’y en a pas d’autre ». Car le Saint-Béni-Soit-Il gouverne le monde entier par le souffle de Sa  parole.  Il nous a fait sortir d’Egypte et a accompli pour nous des prodiges. Aucun homme ne se cogne en effet le doigt ici-bas si cela n’a pas été décrété auparavant En-Haut, comme il est dit (Téhilim 37,23): « Hachem dirige les pas de l’homme ».

C’est à ce sujet que nos Sages enseignent lorsqu’on le juge après sa mort ”as-tu espéré la délivrance ?”

Et où est écrite cette Mitsva ? Elle est dépendante  d’une autre : la Mitsva d’avoir foi qu’Il nous a fait       sortir d’Egypte, comme il est écrit : « Je suis Hachem ton D. qui t’a fait sortir de la  terre d’Egypte ». Ce qui signifie : « Je désire que vous ayez foi que c’est Moi qui              vous ai fait sortir d’Egypte. De même, Je désire que  vous  ayez  foi  que  Je suis Hachem votre D. et que Je vous rassemblerai à l’avenir et vous délivrerai. » Car Il nous délivrera une seconde fois dans Sa miséricorde, comme il est dit (Dévarim 30, 3)          : « Et tu reviendras à Lui            et Il te rassemblera d’entre tous les peuples. » Et Rabbénou Péretz (dans ses annotations sur le Smak) d’expliquer : « Puisque espérer la délivrance est une Mitsva écrite dans la Torah, incluse dans le premier commandement “Je suis  Hachem  Ton D.”, c’est pour cela qu’on la réclame de l’homme au jour du jugement. »

Il s’ensuit que l’espérance dans la délivrance concerne chaque juif quel qu’il soit puisque la Mitsva de « Je  suis  Hachem Ton D. » inclut tout  Israël dont les ancêtres l’ont entendue au Sinaï. En outre, après 120 ans, le Tribunal Céleste demandera à chacun, et  pas  seulement  aux grands de la génération : « As-tu espéré en la délivrance ? » Et chaque juif sera sommé de répondre s’il a espéré et attendu ardemment notre délivrance et le rachat de nos âmes.

Le Rambam, pour sa part, écrit (Hilkhot Mélakhim, chap. 11) : « Tout celui qui n’attend pas sa venue (du Machia’h) renie  la Torah et Moché Rabbénou. » En revanche, celui qui attend, affirme Rav Lévi Its’hak de Berditchov (Kédouchat Halévi sur  Eikha) mérite déjà à présent de ressentir un peu  de  la  joie qui aura cours lors  de  la  reconstruction de Jérusalem.

On veillera, par conséquent, à placer ce sujet en tête de ses préoccupations  (pour  le moins pendant cette période des trois semaines), comme l’illustre le Maguid de Douvno dans la parabole suivante : Un père riche          avait envoyé ses          cinq fils outre-mer vers un lieu de Torah. Un jour, l’un d’entre eux, Réouven tomba malade. Ses frères s’empressèrent de            lui faire consulter un médecin, spécialiste renommé qui après l’avoir soigneusement examiné rendit son diagnostic : « Sachez, dit-il, que votre frère est atteint d’une grave maladie et qu’il n’existe aucun remède à son mal              à l’exception d’un médicament extrêmement rare qui ne peut être      obtenu que moyennant une immense somme d’argent.

Ne vous             inquiétez pas, lui répondirent-ils, notre père est très  riche et très influent. Nous allons lui écrire une lettre et il nous enverra immédiatement l’argent nécessaire. »

Sur le champ, l’aîné des  frères  entreprit  de rédiger la lettre en question dont voici  le  contenu : « A l’intention de mon respecté père, Envoie-nous beaucoup d’argent car Chimone a cassé ses lunettes, Lévi a besoin de racheter des vêtements  neufs  car les siens sont vieux et usés et ne correspondent          plus à son rang. Notre frère Yéhouda également a emprunté 450 dinars et le temps du paiement est arrivé. Pour Réouven aussi, envoie une grosse somme, car il est gravement malade, sur le point de mourir, et le remède que le médecin préconise coûte une fortune (…) »

La lettre fut ainsi expédiée par la poste. Lorsqu’elle parvint dans les mains du père, celui-ci crut défaillir sous le choc mêlé de  colère qu’il ressentit à cause de la teneur insensée de son contenu. Comment son fils avait-il été à ce point idiot pour inverser entièrement les priorités ? Comment avait-il pu mentionner la maladie de son  frère  à  la fin de la lettre, comme un détail secondaire alors que     tous les              autres besoins n’avaient aucune importance comparés à la situation dramatique du malheureux agonisant ?

La morale de cette parabole est claire. Elle constitue un reproche ouvert à tous ceux qui énumèrent

au Saint-Béni-Soit-Il l’ensemble de leurs besoins et ”se souviennent” d’ajouter à la fin, comme un détail la mention :”que le Temple soit reconstruit très rapidement et de nos jours”, alors que cette supplique devrait se trouver en tête de nos préoccupations.

Le Yéarot Devach (1ère partie, fin du Drouch 1, 3) s’exprime lui en ces termes: « Seul celui qui n’a pas toute sa raison ne ressent pas la  souffrance due à la destruction du Temple. C’est malheureusement notre cas, nous qui, par manque de sagesse, ne ressentons pas réellement cette catastrophe. En revanche, les grands hommes  au  cœur pur ressentaient la         perte incalculable occasionnée par ce grand malheur. Si nous parvenions à percevoir ce que l’absence du Beth Hamikdach a laissé comme vide dans ce monde, nous n’aurions aucune envie  de manger ni boire mais uniquement de nous  rouler  dans la poussière. »

Rav Chimichone Pinkus, pour sa part, (dans Galout Véné’hama p.147-151) explique que les pleurs traduisent chez l’homme  le fait qu’il prend une part dans  la situation spirituelle du Klal Israël et  dans la souffrance de la Présence Divine. Lorsque l’on conduit un défunt à sa dernière demeure, seuls les  proches versent des larmes, seuls ceux qui ressentent une proximité avec lui sont saisis de sanglots. Il en est de même pendant cette période de deuil sur la destruction du Beth Hamikdach : chacun peut alors juger de  son  degré  de proximité avec la Sainteté, et de  la manière dont il se sent concerné et lié au peuple d’Israël et  au  Saint-Béni-Soit-Il.  Le travail du juif constitue à renforcer en lui ce sentiment (…). Celui qui pleure exprime par là qu’il est touché par la perte subie, qu’il ressent la douleur de l’absence, et grâce  à  cela il se rapproche  et se relie à la chose qu’il a perdue.

Celui, conclut-il, qui n’est pas capable de pleurer pendant ces trois semaines sur la destruction du Beth Hamikdach et sur l’exil de la Présence Divine doit s’asseoir par terre pour pleurer amèrement sur sa propre destruction spirituelle, sur le fait même qu’il ne parvient pas à pleurer sur son manque de sensibilité à l’absence du Beth    Hamikdach. Ne             pas ressentir ce vide traduit une vide dans sa propre spiritualité. Cette prise de conscience est en soi une bonne raison de verser des larmes.

Voici ce qu’écrit le Yaavets à ce sujet (Sidour Beth Yaakov) : « La faute qui consiste à ne pas prendre  le deuil comme il se doit sur Jérusalem est une raison qui justifie à elle seule le prolongement de notre exil. A mes yeux, elle constitue la source de toutes les terribles persécutions qui nous frappent et qui dépassent l’entendement, dans tous les endroits où nous avons été disséminés de par le monde. On nous poursuit sans répit  au  sein des peuples sans compter la situation misérable et à la pauvreté auxquelles nous sommes réduits, tout cela, parce que le deuil a quitté nos cœurs. »

Rav Elimélekh Biderman