13 avril 2021

VAERA: Reconnaissance sans limites

« Hachem dit à Moché : Dis à Aharon : « Prends ton bâton et étends ta main sur les eaux d’Égypte, sur leurs rivières, sur leurs canaux et sur leurs étangs… elles seront sang, le sang sera dans tout le pays d’Égypte, et dans les bois et dans les pierres.» Chémot (7 ; 19)
Dans la Paracha de cette semaine, nous évoquons sept des dix plaies infligées aux égyptiens lorsqu’ils refusèrent de laisser partir les Hébreux. Les trois premières plaies avaient été envoyées par Aharon et non par Moché Rabénou. La plaie du sang transforma toutes les eaux d’Égypte en sang. Les grenouilles jaillirent par milliers de l’eau. Ces deux plaies provenaient donc de l’élément eau. Et c’est du sable que provint la plaie de la vermine.
Étrangement, Moché se retint de frapper l’eau et le sable, il délégua ce rôle à son frère. En réalité, il agit ainsi afin de ne pas user d’ingratitude envers «ceux» qui lui avaient fait du bien.
Le Midrach (Raba 9;10) nous enseigne que dans un premier temps, Hachem avait ordonné à Moché d’étendre sa main sur le fleuve pour infliger la première plaie. Mais Moché demanda à Hachem s’il était juste qu’il agisse ainsi. Comme il est dit : « Celui qui a bu de l’eau d’un puits ne doit pas y jeter de pierre.» Rappelons que Moché, nourrisson, avait été déposé sur le fleuve dans un panier d’osier, afin d’être sauvé du décret de Pharaon, et que Hachem, par l’intermédiaire de l’eau, l’avait dirigé vers la maison de Pharaon pour qu’il y grandisse.
Ce scénario a donc été mis en place par Hachem, afin d’éprouver Moché qui réagit selon les « attentes » de Son Créateur, cela afin de nous enseigner la Mitsva de Hakarat Hatov, le devoir de reconnaissance.

Rachi donne l’explication suivante : « Étant donné que le fleuve avait «protégé» Moché quand on (sa mère) l’y avait déposé (afin de le sauver du décret des égyptiens qui avaient décidé de tuer tout enfant mâle Hébreu), ce n’est pas par sa main que le fleuve fut frappé, ni pour la plaie du sang ni pour celle des grenouilles, mais par la main de Aharon. » (Chémot 7;19)
Plus loin Rachi ajoute : « Il ne convenait pas que la poussière fut frappée par Moché, car elle l’avait protégé quand il avait tué l’égyptien : il l’avait caché dans le sable. » (Chémot 8;12)
Moché dévoile ici l’une de ses belles Midot : prodiguer le Bien en exprimant sa reconnaissance envers autrui.
Quelque chose peut nous interpeler dans ce cas ! Nous connaissons tous la reconnaissance humaine envers autrui : une personne nous rend service, nous la remercions et nous nous sentons en quelque sorte redevables envers elle. Or là, nous ne parlons pas de personnes animées, mais d’éléments inertes : l’eau et le sable.
L’eau n’a pas agi, elle a suivi son cours qui a conduit Moché jusqu’à la maison de Pharaon ; quant au sable, sa fonction est de pouvoir recouvrir et dissimuler n’importe quoi, et dans le cas de Moché, il lui permit de cacher le meurtre de l’égyptien. L’eau et le sable ont « agi » sans acte ni raison, ces éléments n’ayant pas de libre arbitre.
C’est ici que l’on découvre la grandeur particulière de Moché, il exprima sa reconnaissance dans un cas où, à première vue, il en était dispensé.
Il souhaita aller au bout de la mitsva. Ceci afin d’ancrer au plus profond de lui-même le sentiment de gratitude que nous devons tous ressentir vis-à-vis d’autrui, quel qu’il soit, et surtout vis-à-vis du Créateur du monde.
En effet, Moché en agissant de cette façon, en se retenant de frapper l’eau et le sable, remercie Son Créateur pour tous Ses bienfaits.
Rien n’est normal, rien n’est acquis, rien ne m’est dû !
L’ouïe, la vue, l’odorat, le mouvement… représentent notre quotidien, nous profitons de nos sens, de nos ressources physiques sans nous poser de questions, sans réaliser toutes nos possibilités. Or cette non-prise de conscience est une erreur. Nous devons sans cesse être reconnaissants envers notre Créateur pour tout ce qu’Il nous offre.
Par exemple, regardons un instant le fonctionnement de notre corps, prodigieux !
Arrêtons-nous simplement sur sa capacité à évacuer les déchets, prosaïque certes, mais éblouissant ! Au point que nos Sages ont écrit une berakha que nous devons dire à chaque fois que nous avons fait nos besoins pour remercier Hachem de cette faculté : Acher Yatsar.
Nous trouvons cette Berakha dans la Guémara (Berakhot 60b):
« Abayé dit : Quand on sort des cabinets, on doit dire : Béni soit-Il Celui qui a formé l’homme avec sagesse et Qui a créé en lui de nombreux orifices et cavités. Il est évident et connu devant le trône de Ta gloire que si l’un d’eux se rompait ou s’obstruait, il serait impossible de survivre et de se tenir devant Toi. Béni sois-Tu, Toi qui guéris toute chair et accomplis des prodiges. »
Lire et relire cette bénédiction, en y réfléchissant, nous fait prendre conscience de la beauté du fonctionnement de notre corps, de l’importance de chaque cavité, cellule, globule… Tout fonctionne bien ? C’est un véritable miracle !
Tellement d’éléments sont nécessaires et indispensables à notre santé, chacun avec ses proportions précises, car si tel n’était pas le cas, ‘Hass véChalom, nous ne pourrions pas vivre un instant : un tout petit peu trop de sucre dans le sang, un tout petit peu moins de fer, etc, et la vie devient un cauchemar !
Le Rav Yerou’ham de Mir a dit : « Celui qui réfléchit attentivement à ce qui se passe depuis l’absorption d’un aliment jusqu’à son élimination, devrait envoyer un télégramme à ses proches pour les rassurer et leur dire que grâce à D.ieu, tout va bien. »

Apprendre cette berakha, la transmettre à nos enfants, c’est nous rendre compte du miracle quotidien. Nous les éduquerons ainsi dans la voie tracée par Moché Rabenou, celle de la reconnaissance, vertu propre aux Juifs qui s’appellent « Yéhoudim » en hébreu, de la racine « Léhodot » : reconnaître remercier.

Rav Mordekhai Bismuth